Deux à quatre heures de soleil par jour. C’est le chiffre qui revient partout dès qu’on décrit un balcon exposé au nord, et il est faux la moitié de l’année.
Entre l’équinoxe de septembre et celui de mars, le Soleil se lève et se couche au sud de la ligne est-ouest, et une façade plein nord ne reçoit aucun rayon direct. Pas peu : aucun. Le reste de l’année, elle en reçoit, mais aux heures où personne ne jardine, sous un soleil rasant qu’arrête le premier immeuble venu. L’azimut du lever pour votre commune se lit sur le formulaire d’éphémérides de l’IMCCE, l’institut de mécanique céleste de l’Observatoire de Paris.
| Période | Soleil direct sur une façade plein nord |
|---|---|
| 22 septembre au 20 mars | aucun, de la première à la dernière minute du jour |
| avril et septembre | environ 1 h 30 au lever, autant au coucher |
| autour du 21 juin | environ 3 h 30 au lever, autant au coucher, sous 30° de hauteur |
Vos plantes vivront donc de la lumière du ciel, celle qui arrive de partout et qui dure du matin au soir. Elle se mesure autrement, elle se récupère autrement, et elle raye du catalogue à peu près tout ce qui donne un fruit.
Mesurez des heures de ciel, pas des heures de soleil
Sur un balcon nord, la récolte se joue au-dessus de votre tête et en face de vous, bien davantage que dans l’orientation elle-même.
Deux balcons plein nord peuvent recevoir dix fois moins de lumière l’un que l’autre. Un sixième étage dégagé sur une cour large voit près de la moitié de la voûte céleste. Un rez-de-chaussée coincé sous le balcon du dessus, avec un mur à huit mètres, en voit un cinquième. Même orientation, récoltes sans rapport.
La mesure prend dix minutes et se fait au téléphone. Installez une application de luxmètre, il en existe des dizaines et elles sont gratuites. Choisissez un jour de ciel couvert uniforme, vers midi, et prenez deux relevés à quelques minutes d’intervalle : le premier à l’endroit exact où le bac ira, capteur à plat tourné vers le haut, le second dehors, dans la rue ou sur un parking, à découvert.
Ne regardez pas les valeurs absolues. Le capteur d’un téléphone se trompe facilement de vingt ou trente pour cent. C’est le rapport entre les deux relevés qui vous intéresse.
- au-dessus de la moitié du relevé dégagé : les légumes-feuilles poussent à leur vitesse normale ;
- entre un cinquième et une moitié : ils poussent, en comptant à peu près le double de temps ;
- en dessous d’un cinquième : rien de comestible ne viendra dehors, et aucune astuce ne rattrapera ça.
L’ordre de grandeur derrière ces seuils tient en une ligne. Douze heures passées sous dix mille lux font environ huit moles de photons par mètre carré et par jour ; une laitue travaille confortablement à partir de douze, une tomate en réclame vingt à trente. Une feuille demande trois fois moins de lumière qu’un fruit, et tout le tri des cultures découle de là.
Placez les bacs au bord et contre le mur clair
La lumière se perd deux fois sur un balcon nord : par la dalle du balcon supérieur, qui vous coupe le ciel, et par la façade dans votre dos, qui absorbe au lieu de renvoyer.
La dalle d’abord. Reprenez le luxmètre et avancez d’un mètre vers l’extérieur : le relevé monte, souvent de moitié. Le bac va donc au bord, pas contre le mur, et surélevé si votre garde-corps est plein. Un parapet maçonné de quatre-vingt-dix centimètres plonge dans le noir un pot posé au sol ; le même pot sur un support de cinquante centimètres retrouve le ciel. Une desserte, deux parpaings, une caisse retournée, le procédé importe peu.
La façade ensuite. Un enduit blanc renvoie 70 à 80 % de la lumière qu’il reçoit, un enduit gris foncé 20 à 30 %, une brique sombre à peine plus : le tableau des coefficients de réflexion publié par l’université de Louvain donne le détail matériau par matériau. Contre un mur clair, vos plantes reçoivent la lumière du ciel plus une bonne moitié de celle qui rebondit. Contre un mur sombre, elles ne reçoivent que la première.
Si votre façade est foncée, une plaque de contreplaqué peinte en blanc mat, posée debout derrière la jardinière, rattrape une partie de l’écart. Mesurez avant, mesurez après. Trente pour cent de gain au luxmètre changent la vitesse d’une laitue à couper, et la plaque reste à l’intérieur du balcon, invisible depuis la rue, ce qui vous épargne la discussion sur l’aspect extérieur que tranche le règlement de copropriété.
Feuilles, racines, fruits : qui produit encore et qui abandonne
La règle tient en une phrase : sur un balcon nord, on mange ce que la plante fabrique, jamais ce qu’elle met en réserve.
Une feuille est l’organe qui capte la lumière. Elle se forme avec peu, et vous la récoltez telle quelle. Un fruit est un stock de sucres que la plante n’accumule qu’après avoir couvert ses propres besoins. Tomate, poivron, courgette, concombre : vous obtiendrez une belle plante verte et deux fruits qui ne mûriront pas. Basilic, thym, romarin et sauge sont logés à la même enseigne, pour une autre raison. Ce sont des méditerranéennes ; sous quatre heures de soleil, elles filent et perdent leur parfum.
Les racines occupent une place intermédiaire que les listes traitent mal. On lit souvent que les légumes-racines apprécient l’ombre. C’est vrai du radis, faux de la carotte.
Le radis rond stocke peu et vite : il aboutit à mi-ombre, avec une à deux semaines de retard. Le navet de printemps également. La carotte, la betterave et la pomme de terre remplissent un organe de réserve volumineux, ce qui demande autant de lumière qu’un fruit, et vous récolterez un feuillage magnifique sur une racine filiforme. La betterave garde une consolation, ses feuilles se cuisinent comme une blette. Personne ne sème une betterave pour ses feuilles.
| Culture | Lumière exigée | Litrage mini | Profondeur | Première récolte |
|---|---|---|---|---|
| Mâche | très faible | 5 L | 15 cm | 10 semaines |
| Cerfeuil | très faible | 3 L | 20 cm | 8 semaines |
| Menthe, mélisse | très faible | 5 L | 20 cm | 6 semaines |
| Roquette à couper | faible | 5 L | 15 cm | 5 semaines |
| Laitue à couper | faible | 10 L | 20 cm | 7 semaines |
| Persil plat, oseille | faible | 4 L | 25 cm | 10 semaines |
| Épinard, blette | moyenne | 12 L | 25 cm | 8 semaines |
| Radis rond, navet | moyenne | 5 L | 15 cm | 4 semaines |
| Carotte, betterave | forte | sans objet | sans objet | feuillage seul |
| Tomate, poivron, basilic, thym | forte | sans objet | sans objet | aucune |
Le litrage baisse, le drainage monte
Moins de lumière, moins de croissance, moins de racines. Un balcon nord réclame des contenants plus modestes qu’un balcon sud, ce qui arrange le budget autant que la charge admissible. Une seule exception aux litrages du tableau : la menthe garde son pot pour elle seule, à cause de ses stolons, qui étouffent tout ce qui partage son bac.
Le terreau, lui, change complètement. À l’ombre, un substrat met trois à cinq fois plus de temps à sécher qu’au soleil. Une jardinière de dix litres plein sud en juillet est sèche en vingt-quatre heures ; la même au nord tient quatre à six jours. Un terreau potager du commerce, formulé pour retenir l’eau, se transforme dans ces conditions en éponge froide où les racines s’asphyxient.
Coupez-le. Un quart de perlite ou de sable grossier dans le volume total rend le mélange respirant. Percez large, videz la soucoupe après chaque pluie et laissez tomber la couche de billes d’argile au fond du pot, qui aggrave l’engorgement au lieu de le corriger.
Au nord, on perd ses cultures par excès d’eau
Le terreau reste humide en permanence, l’air circule mal contre un mur, la température y descend de deux ou trois degrés. Trois ennuis en découlent, et ils sont tous prévisibles.
La mousse verte en surface. Un feutrage vert ou une croûte gluante sur le terreau signale un arrosage supérieur à ce que la plante consomme. Grattez le premier centimètre, jetez-le, et passez au test du doigt : on arrose seulement quand c’est sec à trois centimètres de profondeur. Sur un balcon nord en avril, ça revient souvent à une fois par semaine. C’est le réglage qui surprend le plus les gens venus d’un balcon ensoleillé, où l’arrosage est quotidien en été.
Les moucherons. Les sciarides pondent dans un substrat qui ne sèche jamais, et leurs larves broutent les racines des jeunes semis. Le remède est le même que ci-dessus : laisser sécher entre deux arrosages casse le cycle en une quinzaine de jours.
L’oïdium et la fonte des semis. L’humidité stagnante et l’air immobile font le reste. Doublez l’espacement indiqué sur le sachet de graines. Une laitue plantée à quinze centimètres de sa voisine au lieu de vingt-cinq pourrit par le collet avant d’être récoltable, et l’oïdium s’installe sur le feuillage bien plus tôt qu’au soleil.
Un quatrième signal est plus discret. Les tiges s’allongent, les entre-nœuds s’écartent, les feuilles pâlissent : c’est l’étiolement. Ça ne se soigne pas, ça se lit. La plante vous dit que votre relevé au luxmètre était sous le seuil.
Le test des trois semaines, avant d’engager une saison
Ne pariez pas une saison sur une estimation. Deux sachets de graines coûtent trois euros et rendent leur verdict en vingt et un jours.
À la mi-avril, dans une jardinière de quinze litres posée à l’endroit que vous avez choisi, semez une moitié en radis ronds et l’autre en roquette. Arrosez, couvrez à peine, attendez.
Au vingt et unième jour, trois observations suffisent :
- le radis porte une racine de la taille d’une bille sous des fanes de huit à dix centimètres ;
- la roquette a des feuilles vert franc, dressées, larges de deux centimètres au moins ;
- la tige du radis, sous les fanes, tient en quatre ou cinq centimètres.
Les trois sont réunies, le balcon travaille et vous pouvez engager la saison. Un radis à quinze centimètres de fanes sans racine et une roquette pâle et couchée disent l’inverse. Vous l’aurez appris en trois semaines et pour trois euros, plutôt qu’en septembre devant des plants de tomates stériles.
Ce verdict n’arrête d’ailleurs rien. Il déplace la culture. La mâche, le cerfeuil, la menthe et l’oseille produisent encore là où le radis renonce, et les micro-pousses se récoltent en sept jours sur un plan de travail, sans le moindre rayon. Un balcon nord vous cantonne aux feuilles. Des feuilles, ça se mange tous les jours.